Tout l’Art d’Isabelle Huppert


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Contre toute attente, c’est Isabelle Huppert qui a remporté le Golden Globe award de la meilleure actrice 2017, au nez et à la barbe de 4 actrices anglo-saxonnes –dont 3 poids lourds- de plus de 25 ans ses cadettes.

Celle qui fêtera ses 64 ans en mars prochain n’a jamais autant tourné qu’aujourd’hui, sans compter une carrière prolifique au théâtre, qu’elle mène en parallèle de Paris à Londres en passant par New-York et Sydney. Forte de son statut d’icône internationale du cinéma d’auteur, Huppert a dominé le cinéma en 2016, comme le note Benjamin Lee dans un article élogieux du Guardian du 16 septembre. Référence pour toute une génération d’acteurs et de cinéastes, Nicole Kidman, Julianne Moore, Jessica Chastain ou encore Naomi Watts avouent leur admiration pour celle dont la filmographie rassemble ce que le cinéma a produit de plus audacieux depuis 4 décennies. C’est à se demander comment une actrice qui a joué sur toute la gamme des rôles féminins parmi les moins sympathiques du répertoire puisse jouir d’une telle estime, réussissant l’exploit de se concilier les faveurs du grand public et des professionnels. Retour sur une hallucinante carrière, longue de 46 ans, couronnée de 41 Prix, qui compte 134 films et 24 pièces de théâtre.

Cérémonie des Golden Globes, 8 janvier 2017, Hollywood


Les valseuses, 1974

Au début des années 70, les premiers pas d’Isabelle Huppert au cinéma sont discrets mais marquants : de 1972 à 1976, 5 films dont les scores au box-office figurent parmi les plus importants de sa carrière, et dont 3 sont devenus des classiques du cinéma français, offrent à la jeune comédienne tout juste sortie du conservatoire l’occasion de se faire remarquer dans des seconds rôles, où elle campe des adolescentes douces et tourmentées à la fois. Elle est la très jeune sœur de Romy Schneider en 1972 dans « César et Rosalie » de Claude Sautet ; la campeuse de 16 ans qui perd sa virginité lors d’une mémorable partie à 3 dans « Les valseuses » de Bertrand Blier, en 1974 ; en 1975, elle est l’adolescente violée et assassinée d’un film d’Yves Boisset dont le titre, « Dupont Lajoie », entrera dans le langage courant pour désigner une catégorie de français moyens, hâbleurs, lâches et racistes, sans mauvaise conscience ni remords ; en 1976, on la retrouve en jeune militante socialiste dans « Le juge et l’assassin » de Bertrand Tavernier, alors qu’elle incarne la même année la fille d’Annie Girardot dans « Docteur Françoise Gailland" de Jean-Louis Bertuccelli. Peu remarquent alors la prometteuse jeune débutante, éclipsée par les performances de ses aînés : les duos Romy Schneider-Yves Montand de « César et Rosalie », qui relance la carrière des deux acteurs ; Philippe Noiret-Michel Galabru du « Juge et l’assassin », dont on découvre la palette de jeu et le potentiel dramatique ; Jean Carmet-Jean-Pierre Marielle de « Dupont Lajoie », qui incarnent mieux qu’aucun autre l’esprit « beauf » à la française ; le trio Gérard Depardieu-Patrick Dewaere-Miou Miou, tous 3 propulsés au rang de stars par « Les valseuses », et l’Annie Girardot de « Dr Françoise Gailland», imposant un style de jeu qui deviendra sa marque de fabrique pour les 10 années suivantes.


Il faut attendre 1977 pour que le nom d’Isabelle Huppert soit sur toutes les lèvres : avec « La Dentellière », du réalisateur suisse Claude Goretta, le monde découvre une jeune femme rousse au visage poupin, constellé de taches de rousseur, dont le style de jeu n’a pas d’équivalent. L’actrice campe une ouvrière introvertie et effacée qu’un premier chagrin d’amour conduira à la folie. Avec une grande économie de moyens, « La Dentellière » enregistre plus d’un million d’entrées, gagne un prix à Cannes et vaut à Isabelle Huppert l’année suivante une reconnaissance internationale, lorsqu’elle remporte l’équivalent britannique des Césars, le BAFTA du meilleur espoir féminin. Une étoile est née. De l’Angleterre à l’Amérique, il n’y a plus qu’un pas.

Elle le franchit 3 ans plus tard. La comédienne enchaîne alors 2 films français majeurs, « Sauve qui peut (la vie) » de Jean-Luc Godard et « Loulou » de Maurice Pialat, ainsi qu’un film américain devenu mythique : « Heaven’s Gate » (La porte du paradis), du réalisateur de « The Deer Hunter » (Voyage au bout de l’enfer), Michael Cimino. Enfant terrible de ce qu’on appelle le Nouvel Hollywood*, Cimino donne à travers ce western de plus de 3h une vision iconoclaste de la naissance de la nation américaine. Contre l’avis des producteurs, il fait appel à Isabelle Huppert et lui confie le rôle central d’Ella, tenancière de bordel dont les deux principaux personnages masculins vont se disputer les faveurs. Considéré aujourd’hui comme un monument du 7ème art, « Heaven’s Gate » est aussi l’un des plus grands désastres financiers de l’histoire du cinéma : ayant coûté plus de 40 millions de Dollars, il en rapporte à peine 2 millions, ruinant la société de production United Artists, la carrière de Cimino et celle de Kris Kristofferson, son acteur vedette. Film maudit, conspué par la critique et boudé par le public à sa sortie, « Heaven’s gate » condamne à un purgatoire de 10 ans le genre du Western et enterre définitivement le Nouvel Hollywood*. Comment redresser la tête après un tel désastre ?

La dentellière, 1977

 

Isabelle Huppert n’a alors que 27 ans. En digne héritière des préceptes de la Nouvelle Vague, elle est indifférente à la logique des studios américains et Hollywood ne la fascine pas particulièrement. Ce sont les réalisateurs qui l’intéressent plus que tout. Et puis le scandale de « Heaven’s gate » ne suscite que de faibles échos en Europe, où de grands réalisateurs français sollicitent déjà l’actrice.


Surtout, les films à venir vont permettre à Huppert d’explorer un genre, qui deviendra l’une de ses marques de fabrique, et où toute la mesure de son talent va s’exprimer. Isabelle Huppert va désormais exceller en incarnant une galerie de portraits de femmes monstrueuses et antipathiques qui, ironie du sort, lui permettront de revenir en force dans des productions américaines indépendantes.

Plus curieusement encore, ces rôles n’impacteront jamais négativement son image auprès du public. Pourquoi ? Parce que l’actrice ne verse jamais dans l’hystérie. Elle se compose un masque énigmatique et impénétrable, donnant à ses personnages une profondeur d'autant plus vertigineuse qu’elle est insondable. Et ce faisant, elle crée une distance entre ses personnages et le monde sensible. 3 films illustrent magistralement cet art qu’Isabelle Huppert a développé à la perfection :


Violette Nozières, 1978

En 1978, « Violette Nozière » signe le premier épisode d’une longue et riche collaboration entre Isabelle Huppert et Claude Chabrol. Evocation du célèbre parricide des années trente qui défraya la chronique et fascina les surréalistes, le film raconte l’histoire d’une adolescente manipulatrice assassinant ses parents pour se libérer de sa condition. Huppert excelle dans ce rôle de fausse ingénue qui ment, triche et transgresse les valeurs morales de son époque avec un aplomb déconcertant, dénué de scrupules. Le film lui vaut un prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes. Suivront 6 autres films avec Chabrol, dont « Une affaire de femmes » (1988) et « La cérémonie » (1995), où elle incarne une postière extravertie (fait rare dans sa filmographie), manipulatrice et revancharde jusqu’à la folie meurtrière. Ce film lui vaut son premier César, ainsi que la coupe Volpi de la meilleure actrice à la Mostra de Venise en 1995.


Avec « La pianiste » de Michael Haneke (2001), elle empoche pour la deuxième fois le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes. Dans ce rôle de professeur de piano impitoyable et austère, qui plus est masochiste et adepte de l’automutilation, l’actrice manie le chaud et le froid avec une virtuosité déconcertante. Son visage énigmatique n’a jamais été aussi inquiétant –déstabilisant même-, exprimant tour à tour défiance, asservissement et lucidité cruelle. « La pianiste » est un véritable coup de tonnerre dans le monde du cinéma, stimulant un regain d’intérêt pour l’actrice au plan international, tout en révélant le réalisateur autrichien. Une complicité artistique est née : sous la présidence d’Isabelle Huppert, Haneke remportera la palme d’or à Cannes en 2009 pour son film « Le ruban blanc » ( The White Ribbon) et tournera 3 autres films avec l’actrice, dont le très attendu « Happy End », qui sortira en 2017.

La pianiste, 2001


Elle, 2016

Avec « Elle » de Paul Verhoeven (2016), on retrouve ce personnage de femme fatale admirablement incarné par Sharon Stone dans « Basic Instinct » (1992) et Renée Soutendijk dans « Le quatrième homme » (1983). Mais là où les précédents films de Verhoeven laissent peu de doute sur le profil de mante religieuse des deux héroïnes, « Elle » dessine une frontière beaucoup plus subtile entre les valeurs universelles de bien et de mal. Comme l’écrit Louis Guichard dans sa critique de Télérama du 25/05/2016, « Isabelle Huppert porte le rôle à des sommets d'ambiguïté, d'amoralisme, de solitude et de solidité. L'incarnation est si totale que défilent plusieurs de ses personnages antérieurs : la femme puissante, téléphone vissé à l'oreille, de « L'Ivresse du pouvoir » (Claude Chabrol, 2006), la teigneuse à béquilles d'«Abus de faiblesse» (Catherine Breillat, 2014), la névrosée sexuelle de « La Pianiste », mais aussi la pragmatique dénuée de scrupules de « Violette Nozière ». C'est une compilation époustouflante de tous les registres de l'actrice ». La quintessence de l’art d’Isabelle Huppert.


Isabelle Huppert trace un chemin parmi les plus singuliers de l’histoire du cinéma contemporain. A l’aise dans tous les répertoires, ses choix audacieux ont fait d’elle l’une des actrices les plus demandées et les plus respectées du 7ème art. Avec pas moins de 5 films prévus en 2017, elle continue d’être l’une des comédiennes les plus sollicitées au monde. Nominée pour l’Oscar de la meilleure actrice 2017, souhaitons-lui de décrocher la palme et de rejoindre le club très sélectif des comédiennes françaises oscarisées (Claudette Colbert, Simone Signoret, Juliette Binoche et Marion Cotillard).

Isabelle Huppert est à l’affiche du 28ème Alliance française French Film Festival (8-30 mars 2017), retrouvez deux de ses derniers films, sortis en 2016 :

« Souvenir » (souvenir), comédie nostalgique de Bavo Defurne, où elle est une gloire déchue de l’Eurovision, remise en selle par un admirateur de 20 ans devenu son agent et amant ; « L’avenir » (Things to come), comédie dramatique de Mia Hansen-Love, où elle incarne une femme comblée dont la vie, au cap de la cinquantaine, bascule soudainement.


 

Et puis, pour découvrir ou redécouvrir quelques-uns de ses rôles marquants, la Cinémathèque de Melbourne consacre, du 1er au 15 mars, une rétrospective intitulée « Playing with contradiction : the indomitable Isabelle Huppert ». Au programme : Loulou de Maurice Pialat (1980), White material de Claire Denis (2009), La dentellière (The Lacemaker) de Claude Goretta (1977), Une histoire de femmes (Story of women) de Claude Chabrol (1988), Sauve qui peut (la vie) (Every man for himself) de Jean-Luc Godard (1980), La pianiste (The piano teacher), de Michael Haneke (2001).


Par Michel Richard.
 


 

*Nouvel Hollywood : désigne un mouvement cinématographique américain de la fin des années 1960 au début des années 1980, qui modernise de façon significative la production de films à Hollywood. Ce cinéma, inscrit dans la contre-culture et influencé par le néoréalisme italien et la Nouvelle Vague française, se caractérise par la prise de pouvoir des réalisateurs au sein des grands studios américains et la représentation radicale de thèmes jusqu'alors tabous comme la violence, la corruption des pouvoirs politiques, le massacre des Indiens ou la sexualité. Le Nouvel Hollywood renouvelle également les genres classiques du cinéma américain (western, film noir) ou les « déconstruit » en s’affranchissant des conventions qui les régissent. Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Brian de Palma, Michael Cimino, Dennis Hopper en sont les chefs de file.

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